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Montréal, le 22 mars 2012(texte de Laurence Hébert)

Cette semaine, je sens que nous commençons à nous fatiguer, mais il faut continuer à croire en nous et en ce qui nous tient profondément à cœur. Pour vous encourager et manifester mon appui, voici donc ma réflexion sur la situation actuelle.

D’abord, comme il s’agit de ma dernière session avant l’obtention de mon diplôme universitaire, je pourrais facilement me dissocier de la polémique sur la hausse des frais de scolarité puisque de toute façon celle-ci ne me concernera pas. Néanmoins, mes idéaux me forcent à voir les choses autrement, puisque je juge le combat pour l’accessibilité aux études comme étant crucial. Je considère qu’une société éduquée forme un environnement où les gens sont davantage en santé mentale et physique, et où le peuple est capable de réflexion et de critique envers lui-même et son milieu. La scolarisation ouvre les esprits et permet de bâtir une société capable de répondre à ses désirs et ses besoins particuliers.

Concernant la hausse, il est vrai que plusieurs d’entre nous sont capables de l’endosser, mais que faisons-nous des autres? Voulons-nous vraiment engendrer une société aux classes sociales divisées, marginalisant les gens avec peu de moyens? Pour ma part, il y a maintenant 5 ans que j’étudie les effets pervers de l’exclusion sociale sur l’ensemble d’une populationPar conséquent, il m’apparaît évident que réduire l’accès aux études postsecondaires est une aberration pour une société qui tend vers l’équilibre et le bien-être général. 

Durant les années 60-70, les gens se sont battus férocement pour construire le Québec contemporain et en faire une société où chacun a droit aux mêmes avantages que les autres. Dès lors, la construction de ce filet social solide a permis de réduire les clivages, et ce, tant au niveau des classes que du genre, de l’ethnicité ou de la religion. Notre société tend désormais à se privatiser et c’est ce qui chamboule ce système égalitaire. Je me bats donc aujourd’hui pour la poursuite de cette équité jadis établie.

Par ailleurs, l’éducation est un pilier fondamental structurant les sociétés et l’on ne peut ni l’ignorer ni la négliger. Limiter son accessibilité représente une entrave majeure au bien-être de toute une population. Ainsi, si vous croyez que nous devrions augmenter les frais, car nous payons moins cher au Québec que dans les autres établissements universitaires du Canada, je rétorquerai qu’il serait dans leur intérêt de prendre exemple sur nous et non le contraire. Lorsqu’un étudiant gradue de l’université avec une dette de 50 000$, je trouve que la vie sur le marché du travail commence bien mal. En plus d’avoir le stress à dénicher un emploi, un jeune travailleur doit s’assurer que celui-ci soit payant… !

De plus, dans une société vieillissante comme la nôtre où la dépendance de la population inactive s’accentue par rapport à la population active, je pense qu’il est grand temps d’agir. En effet, il fut un temps où cinq travailleurs subvenaient aux besoins d’un retraité, mais ce n’est plus la réalité. Dans quelques années, nous ne serons plus que deux travailleurs pour supporter un retraité. Notre fardeau sera tel qu’il faut dès maintenant se munir d’outils et donc de travailleurs qualifiés pour réussir à le prendre en charge. Pardonnez-moi, mais je me verrai plus rassurée si ces deux travailleurs sont diplômés. Puis, rappelez-vous aussi que les étudiants deviendront les contribuables de demain et que NOUS fournirons les ressources financières nécessaires au maintien du système actuel. L’éducation nous permettra de fournir à nos parents et à nos enfants les mêmes services et les mêmes droits que ceux perçus par les générations qui nous ont précédés. C’est précisément ce que je considère comme la solidarité intergénérationnelle et le développement durable de notre société. Ainsi, nous contribuerons amplement à notre « juste part » dans l’avenir…

Quant aux étudiants actuellement en grève, je crois qu’il est d’abord facile de se dire qu’ils se plaignent le ventre plein, qu’ils ont des iPhone et qu’ils boivent de la bière… Mais pour moi et pour la vaste majorité d’entre nous, le débat n’est même pas là. Alors que nous nous faisons traiter d’égoïstes, je vous rappellerai que c’est collectivement que nous sortons dans la rue pour réclamer une société plus juste et plus solidaire! Idéalisme ou perte de temps vous me direz? Et bien, j’aime mieux me questionner sur la légitimité des actions politiques et croire que nous pouvons changer les choses que rester assise dans mon salon à ne rien faire. À preuve, si dans le passé nous nous étions toujours fait cette réflexion plutôt lâche, laissez-moi vous dire que les femmes n’auraient toujours pas le droit de vote et que les Noirs seraient encore assis dans le fond des autobus!

Toutefois, à mon grand désarroi, trop d’entre nous tiennent la société et ses avantages pour acquis, mais nous devons réaliser que des milliers de personnes les ont créés en y consacrant leur vie… Aujourd’hui, je tente donc d’approfondir cette compréhension. J’essaie de voir plus loin que le bout de mon nez, de me remettre en question, de nous remettre en question et de comprendre où nous voulons aller avec cette société.

Il est temps que les citoyens du Québec constatent que nous ne nous battons pas seulement pour notre intérêt personnel, mais aussi pour la grandeur du filet social englobant ainsi les garderies à 7 $, les CHSLD, les HLM, la santé, les routes sans péage, l’aide alimentaire, les organismes communautaires, les services juridiques pour les moins nantis, le droit des minorités, etc., etc., etc. En effet, je ne crois pas que mon père serait décédé aussi dignement, si ça n’avait été des avantages fournis par notre société. La majorité des systèmes de santé du monde ne lui aurait pas permis d’avoir un infirmier à domicile et ma mère n’aurait jamais eu les moyens d’arrêter de travailler pendant quelques mois pour rester à son chevet jusqu’à la fin. Ces services auront donc été bénéfiques à toute la famille et pour cela j’en serai éternellement reconnaissante envers le Québec. Certes, nous payons ces services par le biais de nos impôts, mais nous ne réalisons souvent pas leur valeur tant que nous ne les utilisons pas ou tant que nous ne les comparons pas aux systèmes de pays étrangers.

Nous devrions être fiers de notre société dont nous profitons tous grandement aujourd’hui. Je trouve incompréhensible que des gens se fâchent contre les étudiants. Même si la quiétude de quelques-uns a parfois été dérangée, ne devrions-nous pas plutôt encourager la défense des valeurs québécoises? Le gouvernement fait la sourde oreille et il semble qu’une manifestation pacifique de 200 000 personnes, qui je le souligne passera à l’histoire par son gigantisme, ne fait même pas le poids pour générer l’ouverture d’un dialogue. Nous préfèrerions tous retourner sur les bancs d’école, mais la lutte actuelle est trop importante, et cela, trop peu semble le réaliser. (C’est vrai que madame Ginette qui appelle les pompiers pour faire descendre son chat diabétique de l’arbre c’est beaucoup plus sensationnel que des étudiants qui revendiquent un juste accès au savoir!). Au lieu de vous décourager, vous devriez être rassurés et heureux de voir une jeunesse qui se rallie, qui s’active et qui se soucie du bien-être de sa population puisqu’au final nous deviendrons les acteurs décisionnels de la société québécoise et nous prendrons soin de vous.

Je ne me lancerai pas ici dans une argumentation sur la gestion gouvernementale, puisque les chiffres ne sont pas ma tasse de thé, mais il est clair qu’une partie de la solution pour régler le conflit actuel s’y trouve. Tout l’argent perdu dans les paradis fiscaux, les fonds universitaires dédiés à la recherche privée, la collusion en construction, le Plan Nord, les ressources naturelles données aux compagnies étrangères, la vision à court terme des gouvernements et j’en passe des dizaines… Dans ce cas, vous auriez le droit de nous dire que c’est au gouvernement que nous devrions nous attaquer. À cela je répondrai que nous n’avons pas le pouvoir pour nous révolter et changer radicalement le système. Alors, nous engageons le combat face à ce qui est de notre ressort pour le moment, soit l’accessibilité à l’éducation. De toute façon, qu’avons-nous d’autre nous, simples étudiants, sans pouvoir décisionnel ni économique, que la grève pour défendre nos idées?

Il reste que pour ma part ce combat représente principalement un débat de valeurs et que cela constitue une chose bien délicate, car je suis consciente que ce qui est important pour moi ne l’est pas nécessairement pour vous. Ainsi, les jugements de valeur qui s’affrontent dans cette lutte s’avèrent un terrain bien glissant qui engendre colère et même répression… Toutefois, je souligne que l’enjeu global constitue un débat de valeurs collectives. Dans ce cas, si nous possédons le sentiment d’appartenance à la culture et la société québécoise, nous devrions tous nous y attarder et faire de l’éducation une priorité. Notre société n’est pas parfaite, mais nous avons le pouvoir de l’améliorer alors pourquoi hésiter?

Je finirai en citant un énoncé que j’ai lu dans le Devoir du 4 avril 2012 et qui me pousse à tenir le coup : « Quand un gouvernement n’a que la police à offrir à sa jeunesse en colère, il y a lieu de s’inquiéter. Pas tant pour la jeunesse que pour le gouvernement… » Puis, je vous pose la question… Quelle porte sommes-nous en train d’ouvrir en ce moment même alors que le gouvernement permet la judiciarisation du conflit?

Note sur l’auteure : Laurence Hébert est finissante au baccalauréat en géographie environnementale, à l’Université de Montréal.

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